lundi 5 mars 2012

« Je ne comprends pas, vous allez trop vite ! »

Le sommet d’ « Amadeus » est sans conteste la scène où Mozart dicte son « Requiem » à Antonio Salieri. Les détails ont beau être tous entièrement faux – le bouleversant « Confutatis » que dicte Mozart, par exemple, est encore de la plume du compositeur -, la scène en elle-même n’en est pas moins extraordinaire et l’acteur excellent. Car Forman nous montre enfin comment fonctionnait Mozart : la musique était achevée dans sa tête et il ne lui restait plus qu’à la coucher sur des portées ou, comme ici, à la dicter – comme le prouve une lettre à Léopold du 1er janvier 1781, pendant la composition d’ « Idoménée » à Munich : « tout est déjà composé, mais pas encore écrit ».

Cela dit, ce n’est pas du tout Salieri qui a tenu la plume. Mozart s’est arrêté d’écrire – le manuscrit original en fait foi – à la huitième mesure du « Lacrymosa » , après les mots « homo reus ». Plusieurs personnes ont fait alors des essais infructueux sur la partition, avant que le choix de Constance et du compositeur – qui était toujours en vie !– ne se porte sur Franz Xaver Süssmayr, un élève de 23 ans qui étudiait la composition avec Mozart depuis un an. Si c’est lui qui devint le scripteur de la fin du « Requiem », c’est uniquement grâce à la similitude entre son écriture et celle de son maître. Il était en effet impératif que von Walsegg, qui devait encore la moitié des 100 ducats promis, reçoive une partition qui semble être entièrement de la main de Mozart. 
Car Wolfgang avait une piètre opinion de son élève. Lettre à Constance du 25 juin 1791, alors qu’elle attendait – en prenant les eaux à Baden – leur sixième enfant, en compagnie du Süssmayr en question (qui lui servait de chaperon) et de sa sœur Sophie : « Je te conseille de ne pas aller à la messe demain, ces paysans (les habitants de Baden) semblent trop grossiers. Bien sûr, tu as un compagnon grossier (Süssmayr) mais les paysans n’ont pas de respect pour lui, perdunt respectuum, parce qu’ils voient tout de suite que c’est un minable. Je répondrai de vive voix à Süssmayr – c’est trop dommage d’user du papier pour cela ». Constance n’a jamais voulu donner les causes de la fâcherie.

Tout le monde a cru, pendant des années, que Mozart avait cessé d’écrire le « Requiem » parce qu’il était mort, et donc que Süssmayr avait terminé seul cette oeuvre fabuleuse. Plus personne ne le pense aujourd’hui car la production personnelle de Süssmayr, que l’on a retrouvée, est tout à fait insignifiante. Il ne peut donc pas être l’auteur de la fin du « Requiem ». S’il a réclamé, en 1800 et auprès de l’éditeur Breitkopf, la paternité de la fin du « Lacrymosa », du « Sanctus », des deux « Hosannah » du « Benedictus » et de l’ « Agnus Dei »
- alors qu’il ne s’était pas manifesté depuis 1791- ce fut pour profiter des droits d’auteur qui venaient d’être institués. Süssmayr a tout simplement menti.

Mozart était tout à fait lucide en dictant la fin de son « Requiem » - une fin aussi belle que le début - comme le prouve cette lettre de Constance, datée du 31 mai 1827 et envoyée à son ami l’abbé Maximilien Stadler, à qui elle rappelle que pendant que son mari dictait le « Requiem » à Süssmayr, il s’était un jour exclamé, devant la lenteur de son collaborateur : « tu es comme une poule à trois poussins, tu vas mettre longtemps à comprendre ! ». 
Ce n’est certes pas un moribond qui s’exprimait de la sorte !

La raison pour laquelle Mozart s’est arrêté d’écrire est en fait tellement simple que personne n’y avait songé – pas même l’auteur de ces lignes : c’est l’auditeur d’une de mes conférences qui a trouvé le fin mot de l’histoire. 
Tous les témoignages nous disent en effet que Mozart s’est alité le 20 novembre 1791 avec une forte fièvre, des vomissements et surtout les mains et les pieds enflés. Sophie lui a même tricoté un vêtement très lâche qui s’enfilait par devant, car Mozart ne parvenait plus à mettre ses chemises ni à se retourner. Des symptômes d’ailleurs parfaitement cohérents avec les violentes douleurs lombaires dont le compositeur s’était plaint à sa femme, le blocage de la fonction rénale provoquant en effet immanquablement un oedème des membres.
Or, croyez vous que l’on puisse écrire à la plume d’oie avec des mains enflées ? Et, qui plus est, écrire de la musique - qui demande une précision au millimètre ? La réponse est non, bien sûr, et l’élève de Mozart n’a servi que de banal copiste à un maître en pleine possession de ses facultés créatrices - mais handicapé au niveau des mains. Voilà pourquoi le « Requiem » est entièrement de Mozart et sa fin du même niveau que son début, à l’exception notable du « Sanctus » et des deux « Hosannah » que Wolfgang a clairement sous-traités à son élève, car ils sont à la fois pompiers, extrêmement mal écrits et désagréables à chanter – tout en étant, grâce au ciel, très courts.

Mozart a donc achevé l’essentiel de son « Requiem » et n’en a d’ailleurs plus reparlé pendant la dernière semaine de sa vie, n’évoquant à plusieurs reprises que cette « Flûte enchantée » à laquelle il regrettait tellement de ne plus pouvoir assister.

Il n’est pas davantage mort abandonné : Constance - qui n’a jamais déserté le domicile conjugal – et Sophie se trouvaient auprès de lui, avec le docteur Closset, et ses amis passèrent le voir en nombre au cours de ses derniers jours. Mozart nous quitta dans la nuit du 4 au 5 décembre 1791, après un coma de quelques heures.

Milos Forman n’ayant pas (et c’est heureux) donné de causes précises à la mort de Mozart, je n’en parlerai pas davantage ici et vous renvoie, pour en savoir plus, à « Wolfgang Amadeo Mozart : rêver avec les sons » - un essai où j’expose, arguments scientifiques et documents historiques à l’appui, ma théorie sur les causes exactes de la mort de Mozart.

4 commentaires:

  1. "Mozart a donc achevé l’essentiel de son « Requiem » et n’en a d’ailleurs plus reparlé pendant la dernière semaine de sa vie, n’évoquant à plusieurs reprises que cette « Flûte enchantée » à laquelle il regrettait tellement de ne plus pouvoir assister."

    Cela suffirait à montrer que les préoccupations de Mozart, à la fin de sa vie, ne sont pas aussi empreintes qu'on - la tradition religieuse voire le romantisme mythomane- se plaît à le dire. Et que spirituellement, le Requiem n'est pas "sa dernière oeuvre".

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    1. En effet car tous les témoignages concordent, celui de Sophie comme celui de Constance, sur le fait que la dernière chose que Mozart ait voulu entendre, deux jours avant sa mort, ait été la chanson d'entrée de Papageno. Il a donc voulu tirer sa révérence avec, dans le coeur et dans la tête, sa "Flûte enchantée", si importante pour lui musicalement et philosophiquement.
      Si l'angoisse de Mozart est bel et bien palpable dans le "Requiem", il semble bien que le compositeur soit parti dans la paix, et nous ne pouvons que nous en réjouir.

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  2. merci pour vos communications, à la radio comme ici, qui m'ont éclairée. Je vais commander votre livre et rêver encore avec l'Enchanteur.

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  3. Merci de votre aimable message, et bonne lecture !

    Michèle Lhopiteau-Dorfeuille

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