lundi 5 mars 2012

« Il sursauta, regarda vers l’orchestre et me vit »

Il y a, dans « Amadeus », une séquence qui a beaucoup impressionné le public : on y voit Mozart qui, pendant une représentation de « La Flûte enchantée », tient le glockenspiel (un petit clavier imitant les sons du métallophone dont le chanteur fait mine de jouer), pendant l’air de Papageno. Le compositeur a un brusque malaise, porte les mains à ses reins et s’évanouit pendant la représentation. Salieri, qui se trouvait là, le ramène alors chez lui. Et le pauvre Schikaneder, qui n’est plus doublé par le clavier, frappe plusieurs fois à vide sur un instrument désormais muet et cherche à comprendre ce qui se passe en lorgnant vers la fosse d’orchestre.
Je suis une fois de plus impressionnée de voir à quel point Shaffer et Forman étaient bien informés des faits réels, et surtout à quel point ils n’ont pas hésité à les défigurer pour servir leur propos. Car si Schikaneder s’est effectivement trouvé en difficulté pendant une représentation de « La Flûte », voici ce qui s’est réellement passé.
 Lettre de Mozart à Constance des 8 et 9 octobre 1791 : « Je ne suis allé à l’orchestre qu’au moment de l’air de Papageno avec le glockenspiel, car j’avais envie de le jouer moi-même aujourd’hui. Par plaisanterie, j’ai fait un arpège à un moment où Schikaneder marquait une pause. Il sursauta, regarda vers l’orchestre et me vit. Lorsque cela revint une deuxième fois, je ne fis pas d’arpège – il s’arrêta alors et ne voulut pas continuer. Je devinai ses pensées et fis à nouveau un accord : alors il frappa sur son glockenspiel et lui cria  « ferme-là » ; Tout le monde se mit à rire et je crois que nombreux sont ceux qui ont découvert, par cette plaisanterie, que ce n’était pas lui qui jouait de cet instrument ».
Loin d’être souffrant donc, début octobre 1791, Mozart était tous les soirs au théâtre et s’y amusait visiblement beaucoup. Quant à la présence de Salieri dans la salle, elle n’est pas du tout imaginaire, ce sont juste les raisons de cette présence qui sont en totale contradiction avec celles que nous montre le film.

Lettre à Constance du 14 octobre 1791 - la dernière que nous ayons de Mozart : « À six heures, je suis passé en voiture prendre Salieri et la Cavalieri et je les ai accompagnés à la loge. Tu ne peux pas imaginer combien les deux ont été aimables ; comme non seulement la musique, mais également le livret et tout ensemble, leur ont plu. Ils disent tous deux que c’est un opéra digne d’être interprété dans les plus grandes festivités, devant le plus grand des monarques ».
Mozart et Salieri, encore rivaux en 1790 - l’Italien obtint que Mozart ne soit pas invité au sacre du nouvel empereur Léopold II à Francfort -, étaient apparemment réconciliés un an plus tard, pour une raison que personne, à ce jour, n’a jamais comprise. Mais ce n’est pourtant pas lui qui a dit à Mozart : « Je vous jure, devant Dieu, vous êtes le plus grand compositeur qui ait jamais vécu » ; c’est Joseph Haydn (1732-1809) qui parla en ces termes élogieux de Wolfgang à Léopold Mozart, de passage à Vienne.

Salieri, chez Forman toujours, propose alors à un Mozart visiblement au bout du rouleau (sans que le film n’explique pourquoi) de l’aider à achever son « Requiem ». Nous verrons bientôt qu’il n’en fut rien mais un détail de leur conversation mérite d’être relevé et surtout corrigé. Mozart remercie Salieri de s’être dérangé pour assister à son dernier opéra, dont il minimise la valeur en disant que « ce n’est qu’un vaudeville » ! Or « La Flûte enchantée » avait aux yeux de Mozart une importance capitale ; il avait largement participé à l’écriture de son livret et se rendit au théâtre aussi longtemps que sa santé le lui permit, c’est à dire jusqu’à la fin du mois de novembre 1791. Mozart était très heureux du triomphe obtenu, soir après soir, par ce singspiel qui était un peu le résumé de son histoire - car il est à la fois Tamino, Papageno et même Pamina (dans son grand air de désespoir) ; cet ultime opéra était également la vitrine d’idéaux et de rituels maçonniques plus que jamais les siens.
Lettre à Constance des 8 et 9 octobre 1791 : « C’est avec la plus grande joie que j’ai trouvé ta lettre à mon retour de l’opéra. Bien que le samedi soit un mauvais jour car c’est un jour de courrier, l’opéra a été donné dans un théâtre comble, et avec un succès et les bis habituels. Mais ce qui me fait le plus plaisir, c’est le succès silencieux. On sent bien que la cote de cet opéra ne cesse de monter ».
Mozart voyait juste : « La Flûte enchantée » fut jouée 24 soirs d’affilée, et à guichets fermés, rien que pendant le mois d’octobre 1791.

Deux jours avant sa mort, le compositeur exprima même le regret de ne pas pouvoir entendre, une dernière fois, le premier air de « son Papageno ». Un ami chanteur s’exécuta alors en s’accompagnant au piano et, aux dires de Sophie, « Wolfgang en eut l’air très heureux ».

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