lundi 5 mars 2012

« Flûte enchantée » versus « Requiem »

Le film « Amadeus », dans sa version courte comme dans sa version longue, nous montre Mozart écartelé entre deux commandes simultanées et parfaitement incompatibles, celle du « Requiem » et celle d’un joyeux singspiel en allemand, « La Flûte enchantée ». Deux ouvrages qu’on le presse de toute part de finir car les chanteurs désirent commencer sans tarder les répétitions tandis que le mystérieux messager masqué revient à intervalles réguliers vérifier si sa commande avance. Un conflit cornélien, pour ne pas dire la quadrature du cercle !
Ce qui sera le dernier opéra de Mozart lui a dans la réalité été commandé dès février 1791, par son « Frère » Schikaneder, comédien, chanteur et directeur de théâtre qui devait interpréter le rôle de Papageno l’oiseleur. C’est donc pendant l’été 1791 que Wolfgang l’acheva et la première de « La Flûte » eut lieu à Vienne le 30 septembre suivant, dans un théâtre archicomble, alors que nous savons, par ses lettres à Constance, que le compositeur n’a pas ébauché le « Requiem » avant le 8 octobre 1791, après avoir fini d’orchestrer un « Concerto pour clarinette » pour son « Frère » Stadler.
Il n’y eut donc jamais la moindre interférence entre les deux chefs-d’œuvre dont parle le film.

Il ne faut pas non plus apporter le moindre crédit à des scènes qui nous montrent Mozart, en plein hiver ( ?), buvant, bambochant et passant la nuit avec les interprètes - en tenues légères - de « La Flûte enchantée » ; profitant bien sûr de la fuite soudaine de Constance, effrayée de le voir - selon les dires même de la jeune femme dans le film - « devenir fou ».
Il s’agit ici encore de ragots datant du XIXème siècle et ne reposant sur aucun témoignage fiable : si Constance n’était effectivement pas à Vienne durant l’été 1791, celui de l’écriture de la « Flûte », c’est qu’elle attendait à Baden, en compagnie de sa sœur Sophie et avec Süssmayer comme chaperon, la naissance de son sixième enfant - tout en prenant des bains soufrés car elle était affligée, depuis quelques années, d’ulcères variqueux. Un petit garçon qui naîtra le 26 juillet 1791 et va, enfin, survivre.
Lettre à Constance de juin 1791 : « Pourquoi n’ai-je pas reçu de lettre hier soir ? Pour que je vive plus longtemps dans l’angoisse à propos des bains ? ». Puis Mozart se confie davantage : « il n’est pas bon du tout pour moi d’être seul, quand j’ai quelque chose en tête ». Enfin, pour la première et la dernière fois de sa vie, le compositeur met des mots sur son mal-être : «Tu ne peux pas croire combien tous ces temps-ci, le temps m’a duré loin de toi ! Je ne puis t’expliquer mon impression, c’est un certain vide qui me fait mal, un certain désir qui n’est jamais satisfait et ne cesse donc jamais, qui persiste et même croît de jour en jour. Seul le désir que tu entretiennes ta santé m’a incité à te presser d’aller à Baden !» -
Il y a plus attendrissant encore : toujours en juin 1791, dans une lettre entièrement en français - qui prouve que Constance lisait cette langue -, Mozart fait part à sa femme de ses inquiétudes permanentes : « je tremble quand je pense au bain du St Antoine, car je crains toujours le risque de tomber sur l’escalier en sortant. Si vous n’étiez pas grosse, je craindrais moins. Mais abandonnons cette idée triste ! Le ciel aura certainement soin de ma chère Stanzi-Marini ».
On peut - bien sûr - dire que Mozart mentait à sa femme, faisant mine de s’ennuyer d’elle et de s’inquiéter de son sort alors qu’il passait ses nuits avec d’autres. On peut même filmer la scène en question, en décrétant que les mots de Mozart ne veulent rien dire. Au nom des sacro-saintes liberté d’expression et liberté artistique tout est toujours possible, surtout quand les personnes dont on parle ne sont plus là. Mais si Wolfgang avait été d’une telle duplicité, si le personnage si droit et si intègre que dessinent en creux les lettres qu’il a envoyées tout au long de sa vie – à sa femme mais aussi à sa sœur, à son père et à son ami Jacquin – n’avait été qu’un masque, alors il n’aurait pas été Mozart, ce compositeur dont la musique ne triche justement jamais.

Revenons au film. Mozart menant de front l’écriture de deux ouvrages différents n’est tout de même pas une invention pure et simple de Shaffer et Forman : vers la fin de la composition de « La Flûte enchantée », Wolfgang a effectivement reçu la commande d’un opéra seria en italien, devant être impérativement joué le 6 septembre à Prague, pour le sacre du nouvel empereur Léopold II. Une commande très bien payée et surtout une opportunité que le compositeur ne pouvait se permettre de laisser filer. Sa « Clémence de Titus », très différente elle aussi de « La Flûte enchantée », fut donc écrite en un temps record tandis que Mozart achevait l’orchestration de son singspiel allemand. Constance, dans la biographie écrite par son second mari, dit d’ailleurs que Wolfgang se mit à prendre, à partir de septembre 1791, « beaucoup de médecine » pour pouvoir faire face à ses obligations.

Il y eut aussi un « empiètement » entre le « Requiem » et une oeuvre différente, mais choisie cette fois par le compositeur - à qui l’interruption momentanée de l’écriture de sa « Messe des Morts » apporta un grand soulagement : il s’agit d’une joyeuse cantate maçonnique sur un livret de Schikaneder, « L’Éloge de l’Amitié », que Mozart écrivit en une semaine et dirigea en personne dans sa nouvelle loge, le 17 novembre 1791.

Trois jours avant de s’aliter pour ne plus se relever.

4 commentaires:

  1. Bonjour
    J'ai vu récemment l'affiche d'un spectacle (musiscal-théâtral) dont le titre est "Amadeus, la Flûte Enchantée...histoire d'une quête".
    La mise en scène est de Pierre Catala
    La direction musicale est de Jean-Bernard Pommier
    Et l'acteur qui joue le rôle de Mozart est : Daniel-Jean Colloredo (non, ce n'est pas une blague)
    Je n'en sais pas plus hélas...

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    1. Incroyable, s'appeler Colloredo et incarner Mozart, il fallait le faire !
      Dans quelle ville avez-vous vu l'affiche de ce spectacle ?
      Cordialement,

      Michèle Lhopiteau-Dorfeuille

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  2. Bonjour (et désolé d'avoir tardé à vous répondre). C'est à Béziers que j'ai vu cette affiche. J'ai pu aussi la prendre en photo (mais comment vous la faire partager ?). Par ailleurs, en vérifiant la personne de Daniel-Jean Colloredo j'y ai découvert un acteur de théâtre bien réputé (pareil pour Jean-Bernard Pommier, pianiste et chef d'orchestre de renom). Je n'ai, hélas, pas vu ce spectacle qui, pourtant, incite à la curiosité. Cordialement.

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    1. J.B. Pommier est en effet très connu. Pourquoi ne pas me faire parvenir la photo de cette affiche par mail ?
      lhopiteau@aol.com

      D'avance merci


      Michèle Lhopiteau-Dorfeuille

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