lundi 5 mars 2012

« Ah ! Si vous pouviez voir l’Archiduc ! »

En avançant dans le film, nous voyons Joseph II très tenté d’engager Mozart comme professeur particulier de la princesse Elizabeth de Würtemberg, et Salieri bassement manoeuvrer pour que Mozart soit obligé, avant d’obtenir ce poste, de soumettre sa musique à un comité de lecture ; dans l’espoir – exaucé - que Wolfgang, par orgueil, refuse cet examen.

Il s’agit d’une fable de plus : si Wolfgang n’obtint effectivement pas le poste convoité – attribué à un certain Georg Summer, un proche de Salieri -, ce ne fut pas pour avoir refusé de présenter sa musique à un jury mais parce qu’il a eu le tort, le 17 novembre 1781, d’écrire à son père avec la franchise et le manque de prudence qui le caractérisaient. Voici ce que dit Mozart à Léopold de l’Archiduc Franz - le plus jeune frère de Joseph II, par l’entremise de qui il espérait devenir le professeur de musique particulier de la princesse : « Quand d’ordinaire Dieu donne une charge à quelqu’un, il lui donne aussi l’intelligence ! Ah ! Si vous pouviez voir l<’Archiduc> ! L<’imbécillité> lui sort par les yeux, il parle et discourt sans arrêt à l’infini et tout en fausset, il se rengorge, en un mot il semble que le personnage soit complètement retourné ! … Quant au Prince (le frère de la princesse Elizabeth en question) c’est une perche de 18 ans, un vrai veau ».

Or le courrier à cette époque là était intercepté et lu par les autorités - à Vienne mais aussi à Salzbourg, Léopold Mozart s’en plaindra pendant des années ; et tout particulièrement le courrier des gens qui prétendaient pénétrer l’entourage de la famille impériale. Comment Joseph II aurait-il engagé Mozart après pareille lettre ? Car le code familial qu’utilisaient les deux Mozart pour brouiller les pistes et rendre inintelligibles certains noms propres ou certains détails compromettants (des mots placés, dans la " correspondance Mozart " comme dans la citation ci-dessus, entre des parenthèses pointues) était hélas facile à décrypter et ne trompa personne.

Si Mozart savait être ironique et mordant, il ne se vantait pourtant jamais et surtout pas aux dépens de ses confrères compositeurs. Cela saute aux yeux en lisant ses lettres à son père : il lui raconte que le théâtre était plein, que la recette a été bonne, mais pas un mot sur la qualité de sa production (qui sans doute allait de soi, pour le père comme pour le fils). Lettre à Léopold du 29 mars 1783 : « Je crois qu’il ne sera pas nécessaire de vous écrire longuement sur le succès de mon académie, vous en avez sans doute déjà entendu parler. Réellement, il était impossible que la salle soit plus remplie, elle était comble et toutes les loges étaient occupées ». Ce que Forman fait répondre à Mozart dans son film  - « Mozart, vous n’êtes pas le seul compositeur à Vienne !» «  Non, mais je suis le meilleur ! » – est donc de l’invention pure et simple. 
Car j’ai vraiment cherché, dans les lettres de Wolfgang – en pure perte, car elles n’existent pas –, les traces de cette fameuse arrogance dont parlent trop de biographies, écrites ou filmées. Les seules critiques que j’y ai trouvées s’adressent à des instrumentistes aimant trop la dive bouteille (Richter, à Strasbourg) ou jouant mal sa musique (à Paris, notamment) ; ou bien à des chanteurs qui ne mettaient pas assez d’expression dans leur jeu (comme le ténor Raaf). De la production de ses confrères, pas un mot désobligeant. Et quand Mozart se plaint à son père des Italiens de Vienne - qui font siffler, voire sabotent, tous ses premiers opéras -, il ne porte aucun jugement sur leurs œuvres. Lettre à Léopold du 21 juillet 1782, à propos de « l’Enlèvement au Sérail » : « Auriez-vous pu penser qu’hier la cabale a été encore plus forte que le premier soir ? Tout le premier acte a été sifflé, mais ils n’ont pas pu empêcher les puissants « bravo » pendant les airs ». Autre lettre, du 7 mai 1783 cette fois : « Nous avons ici un certain Abate Da Ponte, poète de son état. Il doit écrire un nouveau livret pour Salieri, et il m’a promis d’en écrire ensuite un pour moi. Qui sait à présent s’il pourra ou voudra tenir parole, vous le savez, Messieurs les Italiens sont très aimables par devant ! Suffit, nous les connaissons ! S’il s’entend avec Salieri, je n’en obtiendrai jamais rien de ma vie ! ».
Mozart, qui avait rencontré le vieux Sammartini (un maître de la symphonie) et travaillé le contrepoint avec le Padre Martini pendant son adolescence, savait ce qu’il devait à la musique italienne et ne se serait jamais permis d’en dire du mal. Il n’a pas davantage éreinté la musique de Salieri ni d’aucun autre, et ce que lui fait dire le film « Amadeus » : « Les Italiens, naturellement, toujours les Italiens, musicalement des crétins ! » est tout simplement faux.
Il en va de même dans les lettres de Léopold à son fils : impossible d’y dénicher le moindre compliment. C’est à Nannerl que Léopold parlera du « magnifique concerto » que son frère a joué à Vienne en sa présence, en 1785. Il est intéressant aussi de lire les conseils que Mozart père donna à Wolfgang pendant les répétitions des « Noces de Figaro » : « Cherche simplement à garder tout l’orchestre de bonne humeur, à les flatter et à te préserver leurs bonnes grâces en les félicitant comme il faut. Car je connais ta manière d’écrire, elle exige de tous les instruments la plus grande attention, à tout instant, et ce n’est pas une plaisanterie pour l’orchestre que de devoir soutenir un tel zèle et une telle attention pendant au moins trois heures ». 

Que nous voilà loin du « génie » adulé par son père, et surtout du compositeur bouffi d’orgueil !

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