lundi 5 mars 2012

"Amadeus" ne méritait pas ça !

Aucun film « en costume » n’a eu, au XXème siècle, autant d’impact que l’ « Amadeus » de Milos Forman, le film « aux huit Oscars ». Si les mozartiens, malgré les énormités dont il est émaillé, n’ont pas bronché à sa sortie, en 1984, c’est parce qu’ « Amadeus » était aussi la reconstitution somptueuse d’une époque révolue mais qui nous fascine toujours, avec d’excellents acteurs et une bande-son évidement superlative. Et ce film a effectivement enchanté plusieurs générations d’amoureux de Mozart, tout en permettant à d’innombrables collégiens et lycéens, dûment encadrés par leurs professeurs de musique, de découvrir le  « Génie de Salzbourg » ailleurs que dans une salle de classe. La beauté formelle de l’ensemble, son raffinement et l’élégance des dialogues de la version française (certains en alexandrins) rachetèrent bien des approximations. Après les indispensables mises au point historiques, la magie du film opérait pour tous.

Seulement voilà :  cet « Amadeus », tourné à Prague en 1983, est ressorti dans une version de trois heures, sous-titrée «The Director’s cuts » (« Le montage du metteur en scène ». Et rien ne va plus. Il est même fascinant de voir à quel point quelques scènes d’une vulgarité gratuite et d’une bassesse inouïe, grâce au ciel absentes de la version originale, ont suffi à dégrader et à décrédibiliser un chef-d’œuvre comme celui-là. Comme il en faut peu pour abîmer les plus belles choses ! Mais comment Milos Forman a-t-il pu tomber aussi bas ? Car il affirme en personne - dans les bonus de son « Amadeus » nouvelle manière - tenir depuis toujours à cette version intégrale, et ajoute que seul le refus des distributeurs de programmer un film de trois heures l’avait contraint de l’amputer de quelques scènes en 1984; des scènes calamiteuses - et surtout imaginaires - qu’il a donc de son propre chef réinjectées.

Le réalisateur a certes toujours pris des libertés avec ses sources historiques : dans son (superbe) « Valmont » de 1989, pour ne citer que cet exemple, on ne retrouve aucune des situations des « Liaisons dangereuses » de Laclos. Mais peu importe car Valmont et Mme de Merteuil ne sont, après tout, que des personnages de fiction qu’un artiste de la trempe de Forman peut bien s’arroger le droit de faire vivre à sa façon. Il en va tout autrement pour Mozart, son épouse Constance et surtout son père Léopold, dont un millier de lettres sont parvenues jusqu’à nous – grâce au zèle de Constance et de son second époux, qui ont mis vingt ans à les rassembler. Des lettres pas assez nombreuses pour affirmer de façon péremptoire et définitive qui étaient leurs auteurs, mais assez éclairantes pour comprendre qui ils n’étaient pas. Et Wolfgang, Constance et Léopold n’étaient pas du tout les marionnettes que le réalisateur a faites d’eux dans la version intégrale de son film. Car les faits sont têtus et la correspondance des Mozart toujours là - traduite en français depuis 1994 par Geneviève Geffray, alors conservatrice de la bibliothèque du Mozarteum de Salzbourg. Tous les extraits de lettres que je cite en proviennent, sans exception.

Car il y a plus grave : si la pièce de théâtre de Peter Shaffer dont Forman s’est directement inspiré annonce clairement la couleur dans une postface - écrite après la sortie du film :  « on ne le dira jamais assez : je n’ai pas écrit, dans ma pièce,  une biographie objective et documentée de Mozart » - , rien de tel avec « Amadeus » : les spectateurs le reçoivent en pleine face, au premier degré et sans la moindre restriction, submergés qu’ils sont par la force et la beauté des images, devenues la Vérité. Les questions posées par le public à la fin des conférences que je donne régulièrement sur Mozart ne laissent planer aucun doute : ce film, aujourd’hui encore, reste l’unique référence de beaucoup de mélomanes qui ont pris une œuvre de fiction pour un récit historiquement étayé. Et cette nouvelle version d’ « Amadeus », si inférieure à la première et encore plus « mythomane » qu’elle, ne peut donc que leurrer ceux qui vont à leur tour la découvrir et la prendre pour argent comptant.

Il m’a semblé par conséquent que la coupe était pleine, qu’il était urgent d’épingler chaque scène où le vrai et le faux sont inextricablement mêlés et de démontrer, lettres de la famille Mozart à l’appui, pourquoi tel ou tel épisode ne pouvait être qu’imaginaire.

Sans la moindre intention de casser un mythe, bien au contraire : il ne s’agit pour moi, très sincèrement, que de rendre justice à des êtres envers lesquels j’ai la plus grande révérence (et la plus grande affection) et qui méritent tous – Salieri compris ! - d’entrer dans la mémoire collective sous leurs vrais visages, et non sous le masque trompeur de caricatures made in Hollywood

Mais d’où vient ce prénom d’ « Amadeus » que Mozart n’a jamais porté ?


Comme tous les enfants de son époque, le petit Mozart reçut à sa naissance de nombreux prénoms. Voici ceux qui figurent sur son acte de naissance : Johannes Chrysostomus Wolfgang Theophilius  Mozart.

Or lorsque Léopold Mozart - qui avait pourtant perdu cinq nourrissons avant ce petit garçon – annonça comme par inadvertance, et au milieu d'un tas de considérations techniques, sa naissance à Jacob Lotter (qui éditait à Augsbourg son "Ecole du violon"), il traduisit en allemand le prénom grec du parrain de son fils, « Theophilius » (qui signifie « Aimé de Dieu ») : «  Je vous annonce que le 27 janvier, à huit heures du soir, ma femme a heureusement accouché d’un garçon (…..). Il s’appelle Johannes-Chrysostomus-Wolfgang-Gottlieb ».

En voyage en Italie avec son père, Mozart, à 14 ans, s’amusa un beau jour à traduire pour sa mère et sa sœur ses noms et prénoms en italien et signa : « Wolfgang en Allemagne, Amadeo de Mozartini en Italie ». Il fera un fréquent usage de cet « Amadeo » dans ses lettres, jusqu’au moment où il traduira son second prénom en français – une langue que pourtant il affirmait détester ! C’est donc ce second prénom-là que l’on peut lire à Salzbourg sur la façade de sa maison natale, et celui qu’il choisit pour sa signature : « Wolfgang Amadè Mozart ».

Le prénom « Amadeus » n’apparaît que quatre fois dans les documents concernant le compositeur :

- sur le diplôme de Maestro que l’Académie philharmonique de Bologne a décerné au Mozart de 14 ans,  car le diplôme est rédigé en latin ;

- dans le post-scriptum d'une lettre à sa mère et à sa soeur, écrit le 16 décembre 1774 de Munich - où le Mozart de 18 ans montait sa "Finta Giardiniera". Mozart plaisante avec les femmes de sa famille en latin de cuisine : 
 P. S. "J'ai mal aux dents !
Johannès Chrisostomus Wolfgangus Amadeus Sigismundus Mozartius Mariae Annae Mozartae matri et sorori", ce qui se traduit par : "Johannès Chrisostomus Wolfgang Amadeo Mozart à Marie-Anne Mozart, sa mère et sa soeur".


- dans une autre lettre, mais du 14 novembre 1777, où Mozart plaisante là encore avec son père en latinisant tous ses prénoms « moi, Johannès Chrysostomus Amadeus Wolfgangus Sigismondus Mozart… » ;

- et enfin sur son acte de décès – lui aussi en rédigé latin.

Le second fils vivant de Mozart, en revanche, né cinq mois avant la mort de son père, fut bien baptisé « Franz Xaver Wolfgang Amadeus Mozart ». Il interpréta les concertos pour piano de son géniteur et composa lui-même quelques petites choses plutôt bien ficelées qu’il signa, sur les conseils de sa mère et de son beau-père, « Wolfgang Amadeus Mozart ». D’où sans doute une confusion entre les prénoms du père et ceux du fils.

Même si « Amadeus » sonne incontestablement mieux qu’ « Amadeo » ou même qu’« Amadé », il faut tout de même savoir que jamais personne n’a fait usage de ce prénom du vivant du compositeur.

« Amadeus » étant une succession particulièrement virtuose de flashbacks et de retours vers le présent, oscillant du Salieri jeune (car il n’avait que 6 ans de plus que Mozart) au Salieri très âgé, j’ai cru pertinent d’énumérer les erreurs - le plus souvent volontaires - qui émaillent certaines scènes du film dans l’ordre où elles apparaissent à l’écran. En les faisant précéder d’une phrase tirée soit du film, soit des lettres de Mozart.


« Je t’ai tué, Mozart ! Pardonne à ton assassin ! »

« Amadeus » s’ouvre sans préavis sur une scène choc : Antonio Salieri (1750-1825), vieux et riche, se tranche la gorge après avoir imploré le pardon de Mozart (mort 32 ans plus tôt). Il est ensuite transporté en piteux état dans un asile d’aliénés où il finira ses jours, à 75 ans. Il y recevra un jour la visite d’un jeune prêtre viennois, devant qui ce vieillard amer va revivre la relation de haine/amour qu’il entretint avec Wolfgang Amadé Mozart. Au XVIIIème siècle en effet, les suicidaires - qui ne représentaient aucun danger pour autrui - étaient certes internés mais pris en charge par des prêtres - et non par des psychiatres qui n’existaient pas encore !

Les faits, qui se sont déroulés en 1823, sont en grande partie véridiques : Salieri a bien été interné un an et demi avant sa mort et s’est bien accusé d’avoir empoisonné Mozart, avant de se rétracter ensuite farouchement et jusqu’à son dernier souffle - mettant cet aveu sur le compte de la folie. L’aperçu que donne Forman d’un asile d’autrefois, avec ses fous enfermés dans des cages de fer ou menés à coups de trique est terrifiant, mais sans doute assez proche de ce qu’était effectivement ce type d’établissement avant les « camisoles » chimiques d’aujourd’hui.
Aucun document sérieux, en revanche, ne fait mention de gorge tranchée ni de tentative de suicide de la part de Salieri, dont il semble bien que scénariste et metteur en scène aient voulu, pour des raisons cinématographiques évidentes, dramatiser l’internement.

Le voeu de chasteté que le même Salieri affirme avoir fait devant Dieu, afin que le Créateur lui accorde le même talent qu’à Mozart, est également une fiction : Salieri se maria à l’âge de 27 ans, eut sept enfants et entretint des années une liaison officielle avec la célèbre soprano Caterina Cavalieri – la chanteuse qui créa le rôle de Constanze dans « L’Enlèvement au Sérail » et que le film fait (à tort) passer pour la maîtresse de Mozart. Gai, bon vivant, aimant les femmes et la bonne chère, Salieri fut l’antithèse de l’ascète tout de noir vêtu que nous présentent Shaffer et Forman. Son goût pour les sucreries, récurrent dans le film, est en revanche bien mentionné par son biographe, et Salieri perdit effectivement ses deux parents à l’age de 12 ans. A 16 ans, il débarquera bien à Vienne où, protégé par Grassmann, Gluck et Métastase, il connaîtra une ascension très rapide et surtout une réussite professionnelle complète - avec, entre autres, 37 opéras à succès appréciés dans l’Europe entière.

Comme quoi il n’était pas nécessaire autrefois d’avoir du « génie » pour réussir – d’autant moins que cette notion de « génie », née à l’époque romantique, était tout à fait inconnue au XVIIIème siècle.

« J’enviais, non le petit enfant prodige, mais ce père qui lui avait tout appris »

Le film, dans un premier retour en arrière, nous montre Mozart enfant qui, sous le regard extasié de Léopold, joue du clavecin devant le Pape avec les yeux bandés ; juché sur un tabouret, l’enfant exécute ensuite quelques mesures au violon.
C’est à la fois vrai et faux : si Mozart, entre 7 et 10 ans, a bien fait le tour des cours européennes, il n’est allé en Italie qu’à 13 ans révolus et n’a jamais joué devant le Souverain Pontife - même si le pape Clément XIV le reçut effectivement en audience et le décora « Chevalier de l’Éperon d’or », alors que Wolfgang n’avait que quatorze ans.

D’autre part, Mozart ne joua pas de violon devant les grands de ce monde lors de cette longue tournée européenne. A Linz, en revanche (à la frontière autrichienne), il exécuta un menuet sur son petit violon d'enfant pour impressionner le douanier - évitant au passage à ses parents la fouille de leurs bagages ! Wolfgang n’a en fait commencé sérieusement l’étude de cet instrument qu’à onze ans passés. 
Et lorsque Léopold voulait impressionner l’auditoire, il faisait recouvrir le clavier d’une étoffe par-dessus laquelle son petit garçon jouait avec la même précision que si les touches avaient été visibles. Mais c’est là un exploit difficile à rendre à l’écran, ce qui explique sans doute l’option des « yeux bandés » finalement choisie par le metteur en scène.

Une chose pourtant est authentique, dans le récit du Salieri de Forman : Léopold Mozart a effectivement « tout appris à son fils ». Contrairement à tous les jeunes garçons de son temps (comme Michel et Joseph Haydn, sans parler de Léopold lui-même), ni Wolfgang ni sa sœur Nannerl (absente du film) n’allèrent en pension chez les frères. Ils apprirent à lire, à écrire et à compter avec leur père, une chose de tout à fait exceptionnelle à cette époque : car nous savons que Mozart et Constance mettront eux-mêmes leur fils aîné en pension à la campagne, dès que « le Karl » aura atteint l’âge de sept ans (l’âge de raison) - deux mois à peine avant la mort de son père.

Ce choix de Léopold fut très heureux car on peut se demander avec angoisse comment le petit Wolfgang – certes surdoué mais très vulnérable affectivement -  aurait survécu dans un internat du XVIIIème siècle ! Léopold aurait-il gardé un souvenir mitigé de ses propres années de pension chez les Jésuites d’Augsbourg ? Toujours est-il qu’en plus des trois langues étrangères qu’il maîtrisait - l’italien, le français et l’anglais -, Léopold enseigna à ses deux enfants, à domicile, les disciplines musicales qu’il jugeait indispensables : clavecin, violon, chant, orgue et composition.

Qu’il en soit éternellement remercié !

« Sur le papier, ça n’avait l’air de rien »

Dans une autre séquence du film, Salieri se remémore une partition de Mozart : celle de la « Gran Partita pour instruments à vent » qu’il découvrit négligemment posée sur un pupitre, dans le palais de Colloredo, et qui provoqua son émerveillement.  Plusieurs décennies plus tard, Salieri en fait au soir de sa vie une brillante analyse pour le prêtre devant qui il égrène ses souvenirs, dans ce qui est sans conteste l’une des scènes les plus authentiques du film ; une séquence qui prouve, en tous cas, que le musicologue-conseil de Milos Forman, -  Zdenek Mahler, un parent du compositeur Gustav Mahler - savait de quoi il parlait ; même s’il a par ailleurs laissé passer – mais a-t-il eu un autre choix ? - tellement d’erreurs parfois impardonnables.

« Ce n’était certes pas un singe savant qui avait pu composer cela », conclut Salieri avec une extrême clairvoyance.

« Mais pourquoi Dieu a-t-il choisi cet enfant obscène pour instrument ? »

Salieri évoque ensuite une scène, pour lui très choquante, à laquelle il dit au prêtre avoir assisté en cachette : Mozart lutinant Constance sous une table, dans la résidence même de l’archevêque Colloredo et juste avant le début d’un concert qu’il devait diriger. Puis Mozart faisant sa demande en mariage à la jeune fille en s’exprimant à l’envers (pas en verlan, mais vraiment à l’envers). Et enfin lui faisant deviner des expressions aussi élégantes que « trou de mon cul » etc…(je vous renvoie au film pour en savoir davantage).

Pour écrire cette scène (imaginaire, faut-il le préciser), Forman et son conseiller se sont basés sur le fait que Mozart, en tournée en Italie, signait parfois « Trazom » ses lettres à sa sœur et à sa mère, et jouait volontiers avec la langue allemande qu’il aimait en effet à triturer et parfois à inverser. Mais il n’avait alors que 14 ans. Furent également prises en compte certaines lettres de Wolfgang à sa cousine germaine – avec qui il avait fricoté à l’age de 21 ans -, des lettres dont certaines contiennent des plaisanteries scatologiques ; mais cela ne faisait pas de Mozart « un enfant obscène », pour citer le Salieri ulcéré du film : il était simplement un homme du XVIIIème siècle, où ce type de propos était courant et même prisé de tous, y compris dans les milieux aristocratiques. La chose est certes difficile à admettre aujourd’hui mais voici, à titre d’exemple, un compliment versifié daté du 23 octobre 1777, adressé par une amie de Nannerl à la mère de Mozart et qui parle mieux que de longs discours :

Dis à ta mère, que je vénère,
Que je l’aime toujours et la revoir espère.
Que son amitié soit présente,
Aussi longtemps qu’au cul elle aura une fente.
Portez-vous bien, chers amis, dans la joie et ce qu’il vous plait,
Et faites de temps en temps un petit duo de pets ».

Étrange époque, en vérité !

« Elles sont toutes magnifiques ! Pourquoi n’ai-je pas trois têtes ? »

Séquence suivante : Mozart essaie des perruques de couleurs et de formes fantaisistes, tandis que le pauvre Salieri s’échine à lui écrire une marche de bienvenue. Amusant mais faux car Mozart, une fois à Vienne, n’a justement plus jamais porté de perruque : il faisait poudrer de blanc puis nouer ses cheveux en catogan par un coiffeur qui venait chez lui tous les matins avant six heures. La raison de ce choix ? C’est le ténor irlandais Michael O’Kelly (1762-1826), le premier don Basilio des « Noces de Figaro », qui nous la donne : « Mozart était un homme remarquablement petit, très maigre et très pâle, avec une profusion de beaux cheveux fins dont il était très fier ».
Il existe deux portraits authentiques de Mozart adulte, tous deux réalisés en avril 1789 et qui nous montrent effectivement le compositeur « en cheveux »,  corroborant ainsi la description d’O Kelly : celui peint par son beau-frère Joseph Lange et la miniature à la pointe d’argent, qui orne la couverture de mon essai sur Mozart et que nous devons au talent de Doris Stock. On y voit effectivement un homme frisé aux tempes déjà dégarnies, avec quelques fils blancs au dessus des oreilles et dont les cheveux (chez Doris du moins, car le portrait de Lange est inachevé) sont rassemblés sur la nuque et attachés par un long ruban foncé. Le portrait de Mozart aujourd’hui le plus utilisé  – en redingote rouge, avec une perruque blanche et surtout un air méprisant – est un faux peint en 1813 à partir d’un portrait de Mozart à Salzbourg, à peine sorti de l’adolescence et posant avec son père et sa sœur en tenue d’apparat.

Parlons à présent du ricanement chevalin dont Forman a absolument tenu à affliger Mozart – alors qu’aucun des proches du compositeur n’en a jamais fait mention dans les documents qui nous sont parvenus. Sophie, la plus jeune sœur de Constance, de loin celle qui a donné le plus de renseignements sur Wolfgang, nous fait entrevoir une personnalité bien différente : « Il était toujours de bonne humeur mais même là, très absorbé, regardant dans les yeux d’un regard perçant, répondant à tout, que ce fût gai ou triste, avec à-propos, bien qu’il parût absorbé par autre chose. Même en se lavant les mains, le matin, il allait et venait dans la chambre, ne restait jamais tranquille, choquant un talon contre l’autre, et toujours réfléchissant. À table, il prenait souvent un coin de sa serviette, le tordait, se le passait et repassait sous le nez, et, absorbé dans ses pensées, semblait ne pas s’en rendre compte. Souvent il joignait à ce geste une grimace de la bouche…Il était toujours en mouvement des mains et des pieds, jouait toujours avec quelque chose, son chapeau, ses poches, sa chaîne de montre, des chaises, comme avec un clavier ».

Un hyperactif rêveur, semble-t-il. Ou un pierrot lunaire, infiniment plus sympathique et plus émouvant, en tous cas, que la « tête à claques » que Forman a créée de toutes pièces.

« Si sa Seigneurie est mécontente de moi, que sa Seigneurie me renvoie »

L’archevêque Colloredo, tout de pourpre et de dentelles vêtu, précédé d'une volée de soutanes, fait dans le film une entrée fracassante, et pour cause : même s’il dépendait politiquement des Habsbourg – de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche et de son fils Joseph II, pour être précis - Colloredo était Primas Germaniae, autrement dit l’archevêque le plus puissant de la sphère germanique, juste après le pape. Et il était seul maître à bord dans sa prospère principauté de Salzbourg, où il édictait ses propres lois. 
Son arrogance et son mépris envers Mozart ne sont pas davantage une fiction car comme beaucoup de ses pairs "allemands", Colloredo ne voyait en ses musiciens de cour que des domestiques, privés du droit le plus élémentaire de se démettre de leur fonction.

Le film montre Mozart proposant à sa Seigneurie de quitter son service : dans la réalité, Mozart envoya à Colloredo quatre lettres de démission - qui, toutes, restèrent sans réponse.

Et c’est là que le film s’égare : Forman nous montre Mozart saluant très bas la foule de ses admirateurs, tournant délibérément le dos à son maître en lui montrant par la même occasion un derrière ironique, et reprenant sa liberté sous les vivats de ses fans.

La réalité fut hélas beaucoup plus cruelle et voilà ce que Mozart, le 6 mai 1781, écrivit à son père au sujet de cette entrevue avec Colloredo, à Vienne : « tout d’une haleine il m’a traité de fou, de gueux, de parasite. Cela allait comme un incendie, oh ! Je ne pourrais pas tout vous écrire ! ».  

Fatigué d’attendre une réponse à ses quatre demandes, Wolfgang retourna un mois plus tard chez le Prince-Archevêque. Mais c’est le comte Arco, directeur du personnel de sa Seigneurie, qui se chargea de l’accueillir. Lettre à Léopold du 8 juin 1781 : « pendant quatre semaines, on fait marcher quelqu’un ; et à la fin, quand ce quelqu’un est obligé de présenter lui-même sa requête, on le flanque à la porte et on lui donne un coup de pied au cul. C’est ça, le comte qui a tant de cœur (si j’en crois votre dernière lettre) ? C’est ça, la cour où je dois servir ? Cela s’est passé dans l’antichambre, de sorte qu’il n’y avait pas autre chose à faire que de sauter dehors et de s’enfuir ».

Mozart n’a donc arraché sa liberté qu’au prix d’une terrible humiliation publique que, pour une raison pour moi incompréhensible (car le réalisateur n’hésitera jamais, par ailleurs, à noircir le tableau), Milos Forman a choisi de ne pas nous montrer.

« Jeune homme, j’ai pour vous beaucoup d’admiration »

Venons-en à la première rencontre de Mozart avec l’empereur Joseph II et ses conseillers. Alors que tous les hommes présents portent des perruques avec catogan et rouleaux sur les oreilles, nous remarquons un personnage affublé d’une longue perruque noire bouclée à l’ancienne, que l’Empereur présente comme le baron Gottfried van Swieten ; une auguste figure qui, d’emblée, exprime à Mozart sa plus profonde admiration.
Si Forman a coiffé comme Louis XIV cet homme de grande culture, polyglotte, qui fut conseiller d’ambassade à Paris puis ambassadeur d’Autriche à Berlin, c’est parce ce dernier connaissait et vénérait la musique baroque, celle du XVIIème et du début du XVIIIème siècle - en un temps où elle était oubliée (et surtout négligée) de tous. C’est même dans les salons de la Bibliothèque impériale, dont van Swieten était l’administrateur en chef, que Mozart déchiffrera bientôt du Haendel (déjà entrevu en Angleterre), du Jean-Sébastien Bach mais aussi de la musique des fils du cantor de Leipzig. Il est certain, comme l’attestent les portraits que nous avons de lui, que Gottfried van Swieten portait comme ses contemporains une perruque blanche et courte, mais cette erreur de costume – qui n’en est évidemment pas une – montre à quel point Milos Forman était bien renseigné sur les hommes et les événements qu’il mettait en scène.
Mais pourquoi, en ce cas, ne pas avoir partagé ses connaissances avec les spectateurs du film ? Pourquoi ne pas leur avoir montré Mozart jouant et chantant des cantates de Bach et des oratorios de Haendel chez van Swieten, comme il le fera chaque semaine avec son groupe d’amis ? Trop compliqué à filmer ? Ce fut en effet plus simple de faire un clin d’oeil aux (rares) spécialistes de Mozart en jouant sur la coiffure du mordu de musique ancienne qu’était Gottfried  van Swieten. Mais la démarche, très élitiste, n’est pas forcément sympathique.

L’anecdote que se remémore ensuite Joseph II au sujet de sa sœur Marie-Antoinette  - celle qui devait si mal finir, avait juste un an de plus que Mozart et releva le Wolfgang de six ans après une glissade sur le parquet ciré -, figure bien dans la biographie de Mozart que Nikolaus von Nissen a écrite d’après les souvenirs de Constance (dont il fut le second mari). Une histoire de demande en mariage (« quand je serai grand, je vous épouserai ») que ladite Constance a du entendre maintes fois raconter par son époux ou par son beau-père - bien qu’elle ait peu connu ce dernier.

Est authentique également le désir de Wolfgang  de composer un opéra en allemand : né d’un père bavarois, grandi tout près de la frontière allemande, voici en effet ce que Mozart écrivit le 21 mars 1785 au dramaturge Anton Klein, pour le remercier de l’envoi d’un livret qu’il ne put hélas mettre en musique, l’opéra italien prenant alors toute la place à Vienne : « Ce serait vraiment une tâche pour l’Allemagne si, nous autres Allemands, nous nous mettions sérieusement à penser en allemand, à agir en allemand, à parler en allemand et même à chanter en allemand ! »

« Que Votre Majesté garde la partition, je l’ai déjà dans la tête »

Puis arrive la fameuse scène où Mozart, avant de prendre congé de Joseph II, rejoue de mémoire, puis complète et embellit considérablement, l’insignifiante petite marche de bienvenue écrite par Salieri, à laquelle il semblait pourtant n’avoir prêté aucune attention en entrant dans la pièce. Ce qui, bien sûr, humilie profondément l’Italien qui se jure alors de « faire obstacle de toutes ses forces » à Mozart  - en qui il voit l’incarnation de ce Dieu qui lui a refusé le talent et « fait de lui un muet ». Raymond  Leppard, l’un des conseillers musicaux du film « Amadeus », s’est même donné beaucoup de mal pour dénicher dans l’œuvre de Salieri un morceau qui puisse devenir, sous les doigts de Mozart, le point de départ du « non piu andrai » de Figaro - que Wolfgang en réalité n’écrira que quatre ans plus tard.

Cette scène est pourtant totalement inventée et la vérité bien plus extraordinaire que ce que nous montre le film. Mozart, âgé de 21 ans et toujours à la recherche d’une situation, se trouvait à Paris avec sa mère quand on le présenta à Cambini (1746-1828), l’une des gloires de la capitale française. Voici ce que Wolfgang rapporta à son père de cette entrevue, dans une lettre du 1er mai 1778 : « Sans le vouloir, j’ai rabaissé Cambini aux yeux de Legros (le Directeur du Concert spirituel) à la première entrevue : il a composé des quartetti et j’en ai entendu un à Mannheim, ils sont très jolis et je lui en ai fait le compliment. Je lui en jouai le début, il y avait là Ritter, Raam et Punto, ils n’eurent de cesse que je continue et que j’improvise ce dont je ne me rappelais plus. C’est ce que je fis. Cambini était hors de lui et ne pouvait s’empêcher de dire « questa è un gran testa »  (quelle tête !) Mais cela ne lui aura guère plu. »
Autrement dit, Mozart a été capable de rejouer de mémoire le début d’un quatuor à cordes entendu deux mois plus tôt ; autre chose, assurément, que de mémoriser une petite marche jouée au piano l’instant d’avant ! L’énormité de l’exploit - et surtout ses conséquences -  aurait pourtant dû intéresser le cinéaste car, effectivement furieux et surtout très puissant, Cambini fit déprogrammer la « symphonie concertante » de Mozart prévue pour le lendemain et lui barra désormais l’accès à tous les concerts parisiens à venir.

Mais le véritable propos de Shaffer et de Forman étant d’étudier les relations entre un « génie » et un compositeur ordinaire et conscient de sa médiocrité, il fallait bien que ce pauvre Salieri – qui n’en demandait sans doute pas tant - se retrouve mis à toutes les sauces.

« Ah ! Si vous pouviez voir l’Archiduc ! »

En avançant dans le film, nous voyons Joseph II très tenté d’engager Mozart comme professeur particulier de la princesse Elizabeth de Würtemberg, et Salieri bassement manoeuvrer pour que Mozart soit obligé, avant d’obtenir ce poste, de soumettre sa musique à un comité de lecture ; dans l’espoir – exaucé - que Wolfgang, par orgueil, refuse cet examen.

Il s’agit d’une fable de plus : si Wolfgang n’obtint effectivement pas le poste convoité – attribué à un certain Georg Summer, un proche de Salieri -, ce ne fut pas pour avoir refusé de présenter sa musique à un jury mais parce qu’il a eu le tort, le 17 novembre 1781, d’écrire à son père avec la franchise et le manque de prudence qui le caractérisaient. Voici ce que dit Mozart à Léopold de l’Archiduc Franz - le plus jeune frère de Joseph II, par l’entremise de qui il espérait devenir le professeur de musique particulier de la princesse : « Quand d’ordinaire Dieu donne une charge à quelqu’un, il lui donne aussi l’intelligence ! Ah ! Si vous pouviez voir l<’Archiduc> ! L<’imbécillité> lui sort par les yeux, il parle et discourt sans arrêt à l’infini et tout en fausset, il se rengorge, en un mot il semble que le personnage soit complètement retourné ! … Quant au Prince (le frère de la princesse Elizabeth en question) c’est une perche de 18 ans, un vrai veau ».

Or le courrier à cette époque là était intercepté et lu par les autorités - à Vienne mais aussi à Salzbourg, Léopold Mozart s’en plaindra pendant des années ; et tout particulièrement le courrier des gens qui prétendaient pénétrer l’entourage de la famille impériale. Comment Joseph II aurait-il engagé Mozart après pareille lettre ? Car le code familial qu’utilisaient les deux Mozart pour brouiller les pistes et rendre inintelligibles certains noms propres ou certains détails compromettants (des mots placés, dans la " correspondance Mozart " comme dans la citation ci-dessus, entre des parenthèses pointues) était hélas facile à décrypter et ne trompa personne.

Si Mozart savait être ironique et mordant, il ne se vantait pourtant jamais et surtout pas aux dépens de ses confrères compositeurs. Cela saute aux yeux en lisant ses lettres à son père : il lui raconte que le théâtre était plein, que la recette a été bonne, mais pas un mot sur la qualité de sa production (qui sans doute allait de soi, pour le père comme pour le fils). Lettre à Léopold du 29 mars 1783 : « Je crois qu’il ne sera pas nécessaire de vous écrire longuement sur le succès de mon académie, vous en avez sans doute déjà entendu parler. Réellement, il était impossible que la salle soit plus remplie, elle était comble et toutes les loges étaient occupées ». Ce que Forman fait répondre à Mozart dans son film  - « Mozart, vous n’êtes pas le seul compositeur à Vienne !» «  Non, mais je suis le meilleur ! » – est donc de l’invention pure et simple. 
Car j’ai vraiment cherché, dans les lettres de Wolfgang – en pure perte, car elles n’existent pas –, les traces de cette fameuse arrogance dont parlent trop de biographies, écrites ou filmées. Les seules critiques que j’y ai trouvées s’adressent à des instrumentistes aimant trop la dive bouteille (Richter, à Strasbourg) ou jouant mal sa musique (à Paris, notamment) ; ou bien à des chanteurs qui ne mettaient pas assez d’expression dans leur jeu (comme le ténor Raaf). De la production de ses confrères, pas un mot désobligeant. Et quand Mozart se plaint à son père des Italiens de Vienne - qui font siffler, voire sabotent, tous ses premiers opéras -, il ne porte aucun jugement sur leurs œuvres. Lettre à Léopold du 21 juillet 1782, à propos de « l’Enlèvement au Sérail » : « Auriez-vous pu penser qu’hier la cabale a été encore plus forte que le premier soir ? Tout le premier acte a été sifflé, mais ils n’ont pas pu empêcher les puissants « bravo » pendant les airs ». Autre lettre, du 7 mai 1783 cette fois : « Nous avons ici un certain Abate Da Ponte, poète de son état. Il doit écrire un nouveau livret pour Salieri, et il m’a promis d’en écrire ensuite un pour moi. Qui sait à présent s’il pourra ou voudra tenir parole, vous le savez, Messieurs les Italiens sont très aimables par devant ! Suffit, nous les connaissons ! S’il s’entend avec Salieri, je n’en obtiendrai jamais rien de ma vie ! ».
Mozart, qui avait rencontré le vieux Sammartini (un maître de la symphonie) et travaillé le contrepoint avec le Padre Martini pendant son adolescence, savait ce qu’il devait à la musique italienne et ne se serait jamais permis d’en dire du mal. Il n’a pas davantage éreinté la musique de Salieri ni d’aucun autre, et ce que lui fait dire le film « Amadeus » : « Les Italiens, naturellement, toujours les Italiens, musicalement des crétins ! » est tout simplement faux.
Il en va de même dans les lettres de Léopold à son fils : impossible d’y dénicher le moindre compliment. C’est à Nannerl que Léopold parlera du « magnifique concerto » que son frère a joué à Vienne en sa présence, en 1785. Il est intéressant aussi de lire les conseils que Mozart père donna à Wolfgang pendant les répétitions des « Noces de Figaro » : « Cherche simplement à garder tout l’orchestre de bonne humeur, à les flatter et à te préserver leurs bonnes grâces en les félicitant comme il faut. Car je connais ta manière d’écrire, elle exige de tous les instruments la plus grande attention, à tout instant, et ce n’est pas une plaisanterie pour l’orchestre que de devoir soutenir un tel zèle et une telle attention pendant au moins trois heures ». 

Que nous voilà loin du « génie » adulé par son père, et surtout du compositeur bouffi d’orgueil !

« Alors ce sont… des originaux ? »

Nous tombons à présent (c’est le mot) sur l’affreuse séquence qui, dans l’ « Amadeus »  nouvelle manière, dépasse les bornes de la malhonnêteté intellectuelle ; LA séquence qui m’a d’ailleurs poussée à réagir alors que la scène originale – tout aussi imaginaire, d’ailleurs – commençait si bien : voyant que son mari refuse de soumettre son travail à l’approbation d’un comité de lecture et désireuse de l’aider à obtenir ce poste à la cour, Constance, de son propre chef, montre à Salieri un florilège des oeuvres de son époux ; ce qui nous vaut l’une des plus belles scènes du film, aussi crédible qu’intelligemment pédagogique : Salieri, à la fois pétrifié d’admiration et dévoré de jalousie, lit avec avidité les manuscrits si parfaits de Mozart, ces premiers jets sans la moindre rature que Constance lui a apportés et qui, aux dires de la jeune femmes, sont des originaux car son mari « ne fait pas de copie ». Jusqu’ici tout va bien car la description que le Salieri (rêvé) de Milos Forman fait de la musique de Mozart est d’une parfaite justesse : « une musique comme jamais musique ne fut achevée : déplacer une seule note, et on serait allé vers l’amoindrissement. Déplacer une seule phrase, et on aurait vu la structure s’effondrer ». On ne saurait mieux dire.
Pourquoi a-t-il fallu que cet épisode magique soit à ce point dégradé ? Car Salieri – lui qui affirme, au début du film, avoir fait vœu de chasteté – ordonne alors à Constance de revenir seule, le soir-même, pour recevoir sa réponse. Ce que la jeune femme, terrifiée mais prête à tout pour que son mari obtienne enfin un poste fixe, accepte la mort dans l’âme. Nous avons donc droit à un strip- tease partiel de Constance que Salieri, l’air mauvais, fait renvoyer par un valet au moment où elle s’apprêtait à « enlever le bas » - lui infligeant ainsi une humiliation supplémentaire.
Dans cette scène grotesque, deux personnes se retrouvent en fait avilies : le vrai Salieri bien sûr, qui n’eut jamais besoin de menaces ni de chantage pour avoir toutes les femmes qu’il voulait, mais surtout la vraie Constance, que trop de biographes ont fait passer pour une femme facile alors que nous avons si peu de documents la concernant ; et tout cela à cause de deux lettres de son mari – ou plutôt de l’interprétation erronée que beaucoup en ont faite.
Lettre du 16 avril 1789, écrite pendant la première séparation du couple après sept ans de mariage : « Je te demande de prendre garde à ta conduite, non seulement à ton et à mon honneur, mais même aux apparences. Ne te fâche pas de cette demande. Tu dois m’aimer d’autant plus, pour la façon dont je tiens à l’honneur ». Loin de révéler les infidélités supposées de Constance, ce petit mot trahit pour moi la peur irrationnelle de n’être pas aimé qui taraudait son mari. Car Mozart sera tout aussi soucieux de la vertu de sa femme trois mois plus tard, lorsque Constance, alors enceinte de huit mois, récupèrera à Baden de la grave maladie infectieuse qui faillit l’emporter ; un état qui, vous en conviendrez, ne prédispose pas vraiment à la bagatelle ! Ces lignes écrites à la mi-août 1789 sont révélatrices de l’insécurité affective du compositeur : « En ce qui concerne ton pied, il ne te faut que prendre patience… Je suis donc enchanté lorsque tu es gaie ! Certes ! Mais je souhaiterais que tu ne sois pas aussi familière que tu l’as été jusqu’ici. Souviens-toi seulement que tu m’as avoué un jour être trop liante !  Ne me tourmente pas avec une jalousie inutile !».

Nous ne savons quasiment rien de Constance Mozart, qui a détruit ses propres lettres en ne laissant à la postérité que deux ou trois post-scriptum sans intérêt. Mais cela ne donne à personne le droit de caricaturer ainsi une femme que Mozart déclara, tant de fois, « aimer de tout son cœur ».

« Je déteste la politique »

Venons-en à présent à ces fameuses « Noces de Figaro » que Mozart a tenu à mettre en musique en 1786. Dans le film de Forman, nous le voyons plaider la cause de cet opéra qu’il vient juste d’achever, un opéra tiré de la pièce de théâtre du même nom pour laquelle Beaumarchais avait été embastillé à Paris deux ans plus tôt, et dont Joseph II avait censuré la traduction allemande. Par sa passion, son pouvoir de persuasion et la description très tentante qu’il fait de la fin de l’acte II (le fameux septuor de vingt minutes), Mozart parvient à arracher le consentement de l’empereur d’Autriche - en insistant sur le fait que le côté subversif de la pièce originale ne l’intéresse pas et a été tout à fait gommé dans son opéra.

Dans la réalité, Mozart était un lecteur de Beaumarchais (deux éditions françaises du « Mariage de Figaro » ont été retrouvées dans sa bibliothèque après sa mort) et fréquentait assidûment des « Frères » maçons de la tendance « illuministe », c’est à dire « de gauche  », qui professaient un anticléricalisme virulent tout en souhaitant la fin de l’absolutisme et l’abolition des privilèges de la noblesse et du clergé. Certes, Constance a soigneusement éliminé les lettres de son mari qui auraient eu un rapport avec la politique, une décision catastrophique pour les mozartiens mais qu’elle prit pour assurer sa tranquillité et celle de ses enfants - le sinistre Metternich (1773-1835) gouvernant l’Autriche lorsqu’elle a publié, en 1828, la biographie de Nissen et la correspondance de la famille Mozart.

Mais qui peut croire un instant que Wolfgang n’a pas partagé les opinions des van Swieten, von Born et autres von Sonnenfels dont nous connaissons les écrits radicaux, et qui formaient son cercle d’amis ? Méprisé à 21 ans par les aristocrates parisiens, malmené par le Prince Archevêque et par le comte Arco, Mozart avait grand soif de reconnaissance sociale. Lettre à Léopold du 20 juin 1781, à la suite du coup de pied au derrière fatal : « Au sujet d’Arco, je ne dois prendre conseil que de ma raison et de mon coeur…. Je ne suis pas un comte mais j’ai peut-être plus d’honneur au cœur que bien des comtes ; valet ou comte, du moment qu’il m’outrage, c’est une canaille ».  Contrairement à ce que lui fait dire le film, Mozart s’est donc forcément intéressé aux événements qui se préparaient puis se déroulèrent en France, de 1789 à sa mort.

Et ce n’est pas lui qui a réussi à convaincre Joseph II d’autoriser les représentations des « Noces de Figaro » à Vienne, mais Lorenzo da Ponte, son librettiste italien  - la pièce française n’étant interdite en Autriche que dans sa traduction allemande. C’est du moins ce qu’affirme da Ponte dans ses « Mémoires » et je pense que nous pouvons le croire, car le poète était très bien en cour et plutôt bien vu de l’empereur.

Quoi qu’il en soit, « Les Noces de Figaro », le plus bel opéra italien de Mozart, marquèrent le commencement de la fin de l’état de grâce du compositeur à Vienne, et les débuts de ses ennuis financiers : ridiculisés par cet opéra (où une simple soubrette et un valet ont le dessus sur leur maître en mettant les rieurs de leur côté), les aristocrates - viennois ou autres - dont Mozart, pour son malheur, dépendait financièrement rechignèrent désormais à financer ses « Académies » et ses concerts par souscription.

« Je n’aime pas dire du mal de mes confrères compositeurs, mais … »

Les contrevérités que je voudrais à présent dénoncer proviennent en droite ligne de la désolante « version longue » d’Amadeus.

La première est surtout fâcheuse pour Salieri, que nous voyons distiller des calomnies au sujet de Wolfgang : à un Joseph II médusé, il raconte en effet, avec beaucoup de précautions oratoires,  que Wolfgang « malmène,  plusieurs fois au cours d’une même leçon », certaines des jeunes filles qui suivent des cours de piano avec lui. Quel tempérament !
Des insinuations en soi ridicules : s’il est probable que Mozart a été très amoureux de Theresa von Trattner, l’une de ses premières élèves à qui il a dédié la bouleversante « Sonate en Ut mineur », il s’agissait d’une femme mariée (à l’un de ses mécènes) qui avait presque le même age que lui. Pas le moindre détournement de mineure à l’horizon, donc !
Mais ces insinuations sont surtout indignes d’Antonio Salieri, que personne n’a le droit de présenter sous un tel jour sans, qui plus est, le plus petit commencement de preuve. Car cet épisode de « la calomnie » est parfaitement anachronique : c’est en effet après la mort de Mozart, et surtout au XIXème siècle, que des ragots circulèrent dans Vienne au sujet des multiples aventures amoureuses qu’il aurait eues avec certaines de ses élèves et certaines de ses chanteuses. Des rumeurs qui ne sont basées sur rien, que Constance demandera à Leopold II de faire officiellement taire et surtout qui ne furent jamais le fait d’Antonio Salieri, réconcilié avec Mozart quelques mois avant la mort de ce dernier.

Avec la scène de la leçon de piano donnée au milieu d’une meute de chiens de toutes les couleurs, censés sans doute protéger la jeune élève des avances de son professeur, nous touchons le fond du grotesque - qui éclabousse jusqu’à Tom Hulce, l’acteur pourtant brillantissime qui incarne Mozart. Un élément, un seul,  est authentique dans cet épisode : Mozart ne supportait effectivement pas le moindre bruit quand il jouait du piano ou donnait une leçon. Mais il y avait sûrement une autre manière de nous le faire savoir !

Dernière absurdité : Mozart, peu de temps avant sa mort, se rend, dans un état d’ébriété avancée, chez un riche bourgeois (sans doute von Puchberg, un « frère » de loge cousu d’or) pour lui soutirer de l’argent, d’abord humblement puis avec de plus en plus d’insistance et enfin en hurlant de désespoir. Les faits sont là aussi complètement distordus : en 1791, Mozart croulait sous les commandes rémunérées et commençait même à rembourser ses hypothèques. Les demandes d’argent qu’il a en effet effectuées auprès de von Puchberg datent de l’été 1788 et de 1790, et furent toujours faites par écrit.

Ajoutons que sept ans après la mort de Mozart, Constance remboursera, avec les intérêts, l’intégralité des prêts accordés par celui qui fut, non pas un « cher frère » mais le simple banquier de son mari.

« Je viens vous commander une « Messe des Morts » pour quelqu’un qui en méritait bien une et qui ne l’a pas eue »

La fin d’« Amadeus » est la plus belle partie du film, et renferme même des scènes miraculeuses où le vrai et le faux sont inextricablement mêlés - certaines légendes n’ajoutant pourtant rien à la valeur de la musique de Mozart, ni à la tristesse, bien réelle, que sa disparition prématurée allait causer à tous.

Le fameux messager masqué et tout de noir vêtu qui vient commander anonymement une « Messe des Morts » à Wolfgang, et dont la vue terrifie le compositeur, est une invention de Constance Mozart, reprise par de nombreuses biographies. Mais depuis 1963, et grâce au travail du musicologue allemand Otto Schneider -  qui a retrouvé le contrat signé devant notaire par Mozart et le vrai commanditaire du Requiem - nous savons que Wolfgang le connaissait parfaitement : il s’agissait du riche comte von Walsegg, un « Frère » de 28 ans qui venait de perdre, cinq mois plus, tôt son épouse Anna von Flammberg (âgée de 20 ans). Ravagé de chagrin, Walsegg voulut, en plus d’un mémorial de marbre érigé dans sa propriété, commander pour 100 ducats une oeuvre à Mozart – dont il connaissait la superbe musique maçonnique. Le contrat stipule en outre que le compositeur ne devait conserver aucune copie de cette « Messe des Morts » et que Walsegg en achetait l’exclusivité.

Si Constance a travesti la vérité, c’est qu’elle n’a pas respecté le contrat en question : veuve avec deux enfants à charge et 3 000 florins de dettes à éponger, elle vendit quatre fois la partition du « Requiem » (dont elle avait bien sûr conservé un exemplaire). Lequel « Requiem » fut en outre chanté à Vienne en 1793, sous la direction du fidèle van Swieten – dans un concert public qui lui rapporta 300 ducats.
Salieri sous le masque du commanditaire est donc une pure fiction, pourtant parfaitement cohérente avec l’histoire que Shaffer et Forman veulent nous raconter : le musicien sans génie qui veut, par un subterfuge, faire passer pour sienne la plus belle oeuvre de Mozart après avoir auparavant éliminé son véritable auteur : « et  Dieu forcé d’écouter ! Impuissant à rien empêcher ! ».

Murray Abraham fait merveille à l’écran mais il n’est pas sûr que le vrai Salieri aurait apprécié !

« Flûte enchantée » versus « Requiem »

Le film « Amadeus », dans sa version courte comme dans sa version longue, nous montre Mozart écartelé entre deux commandes simultanées et parfaitement incompatibles, celle du « Requiem » et celle d’un joyeux singspiel en allemand, « La Flûte enchantée ». Deux ouvrages qu’on le presse de toute part de finir car les chanteurs désirent commencer sans tarder les répétitions tandis que le mystérieux messager masqué revient à intervalles réguliers vérifier si sa commande avance. Un conflit cornélien, pour ne pas dire la quadrature du cercle !
Ce qui sera le dernier opéra de Mozart lui a dans la réalité été commandé dès février 1791, par son « Frère » Schikaneder, comédien, chanteur et directeur de théâtre qui devait interpréter le rôle de Papageno l’oiseleur. C’est donc pendant l’été 1791 que Wolfgang l’acheva et la première de « La Flûte » eut lieu à Vienne le 30 septembre suivant, dans un théâtre archicomble, alors que nous savons, par ses lettres à Constance, que le compositeur n’a pas ébauché le « Requiem » avant le 8 octobre 1791, après avoir fini d’orchestrer un « Concerto pour clarinette » pour son « Frère » Stadler.
Il n’y eut donc jamais la moindre interférence entre les deux chefs-d’œuvre dont parle le film.

Il ne faut pas non plus apporter le moindre crédit à des scènes qui nous montrent Mozart, en plein hiver ( ?), buvant, bambochant et passant la nuit avec les interprètes - en tenues légères - de « La Flûte enchantée » ; profitant bien sûr de la fuite soudaine de Constance, effrayée de le voir - selon les dires même de la jeune femme dans le film - « devenir fou ».
Il s’agit ici encore de ragots datant du XIXème siècle et ne reposant sur aucun témoignage fiable : si Constance n’était effectivement pas à Vienne durant l’été 1791, celui de l’écriture de la « Flûte », c’est qu’elle attendait à Baden, en compagnie de sa sœur Sophie et avec Süssmayer comme chaperon, la naissance de son sixième enfant - tout en prenant des bains soufrés car elle était affligée, depuis quelques années, d’ulcères variqueux. Un petit garçon qui naîtra le 26 juillet 1791 et va, enfin, survivre.
Lettre à Constance de juin 1791 : « Pourquoi n’ai-je pas reçu de lettre hier soir ? Pour que je vive plus longtemps dans l’angoisse à propos des bains ? ». Puis Mozart se confie davantage : « il n’est pas bon du tout pour moi d’être seul, quand j’ai quelque chose en tête ». Enfin, pour la première et la dernière fois de sa vie, le compositeur met des mots sur son mal-être : «Tu ne peux pas croire combien tous ces temps-ci, le temps m’a duré loin de toi ! Je ne puis t’expliquer mon impression, c’est un certain vide qui me fait mal, un certain désir qui n’est jamais satisfait et ne cesse donc jamais, qui persiste et même croît de jour en jour. Seul le désir que tu entretiennes ta santé m’a incité à te presser d’aller à Baden !» -
Il y a plus attendrissant encore : toujours en juin 1791, dans une lettre entièrement en français - qui prouve que Constance lisait cette langue -, Mozart fait part à sa femme de ses inquiétudes permanentes : « je tremble quand je pense au bain du St Antoine, car je crains toujours le risque de tomber sur l’escalier en sortant. Si vous n’étiez pas grosse, je craindrais moins. Mais abandonnons cette idée triste ! Le ciel aura certainement soin de ma chère Stanzi-Marini ».
On peut - bien sûr - dire que Mozart mentait à sa femme, faisant mine de s’ennuyer d’elle et de s’inquiéter de son sort alors qu’il passait ses nuits avec d’autres. On peut même filmer la scène en question, en décrétant que les mots de Mozart ne veulent rien dire. Au nom des sacro-saintes liberté d’expression et liberté artistique tout est toujours possible, surtout quand les personnes dont on parle ne sont plus là. Mais si Wolfgang avait été d’une telle duplicité, si le personnage si droit et si intègre que dessinent en creux les lettres qu’il a envoyées tout au long de sa vie – à sa femme mais aussi à sa sœur, à son père et à son ami Jacquin – n’avait été qu’un masque, alors il n’aurait pas été Mozart, ce compositeur dont la musique ne triche justement jamais.

Revenons au film. Mozart menant de front l’écriture de deux ouvrages différents n’est tout de même pas une invention pure et simple de Shaffer et Forman : vers la fin de la composition de « La Flûte enchantée », Wolfgang a effectivement reçu la commande d’un opéra seria en italien, devant être impérativement joué le 6 septembre à Prague, pour le sacre du nouvel empereur Léopold II. Une commande très bien payée et surtout une opportunité que le compositeur ne pouvait se permettre de laisser filer. Sa « Clémence de Titus », très différente elle aussi de « La Flûte enchantée », fut donc écrite en un temps record tandis que Mozart achevait l’orchestration de son singspiel allemand. Constance, dans la biographie écrite par son second mari, dit d’ailleurs que Wolfgang se mit à prendre, à partir de septembre 1791, « beaucoup de médecine » pour pouvoir faire face à ses obligations.

Il y eut aussi un « empiètement » entre le « Requiem » et une oeuvre différente, mais choisie cette fois par le compositeur - à qui l’interruption momentanée de l’écriture de sa « Messe des Morts » apporta un grand soulagement : il s’agit d’une joyeuse cantate maçonnique sur un livret de Schikaneder, « L’Éloge de l’Amitié », que Mozart écrivit en une semaine et dirigea en personne dans sa nouvelle loge, le 17 novembre 1791.

Trois jours avant de s’aliter pour ne plus se relever.

« Mon bon, mon excellent père »

L’autre grande victime de Milos Forman, dans la version récente d’ « Amadeus » comme dans celle de 1984, d’ailleurs, est sans conteste Léopold Mozart : père abusif, rigide, étouffant Wolfgang de son autorité. Mais aussi père « Commandeur », revenu de l’au-delà demander des comptes à son fiston – si l’on en croit le Salieri de Forman commentant la fin de « Don Giovanni ». L’écrasant portrait de Léopold qui, dans le film, orne le salon de Wolfgang à Vienne a lui aussi été dénaturé pour servir la thèse du film : Mozart père y apparaît sévère et impitoyable alors que le vrai portrait de Léopold nous montre un très bel homme aux yeux clairs, aux traits harmonieux et au visage sérieux - car personne (et les femmes pas plus que les hommes) ne souriait sur les portraits du XVIIIème siècle : on suppose aujourd’hui, devant la gravité générale, que les dents des modèles avaient tout intérêt à être cachées !

J’ai quant à moi, dans la correspondance de Léopold et de Wolfgang, découvert un tout autre type de rapport père/fils. Lettre à Léopold du 8 novembre 1780 : « je vous assure qu’aucun de nous n’a pu dormir une minute de toute la nuit : cette voiture secoue à vous faire rendre l’âme ! Et les sièges ! Durs comme pierre ! À partir de Wasserburg, j’ai cru pour de bon que mon derrière n’arriverait pas en entier à Munich ! Il était tout meurtri et sans doute rouge comme feu. J’ai passé deux étapes à appuyer mes mains sur le coussin pour garder le derrière en l’air ! »
La réponse de Léopold, le 11 novembre suivant, n’est pas mal non plus : « J’ai fait une fois dans ma vie l’expérience des diligences qui maltraitent affreusement notre pauvre cul. Et on ne m’y reprendra pas non plus ! Je tiens trop à mes deux noyaux de quetsches ».
Il  y aura plus fort encore : lettre du 22 décembre 1781, adressée à Léopold que Mozart cherche à convaincre de l’absolue nécessité pour lui de se marier : « La nature parle chez moi aussi haut que chez tant de grands et forts lourdeaux. Il m’est impossible de vivre comme tant de jeunes gens d’aujourd’hui – d’abord j’ai trop de religion, ensuite j’aime trop mon prochain pour aller séduire une innocente jeune fille et, en troisième lieu, j’ai trop d’horreur, de dégoût, de répulsion et de crainte des maladies pour me commettre avec des putains. C’est d’ailleurs pourquoi je peux jurer n’avoir encore jamais eu de relation de cette sorte avec aucune de ces femmes. Si ç’avait été le cas, je ne vous le cacherais pas, car faillir est naturel à l’homme, et faillir une seule fois ne serait que faiblesse – encore que je n’oserais promettre d’en rester à cette seule faiblesse si j’avais failli une fois sur ce point ».
Mozart aurait-il évoqué aussi franchement et avec autant de simplicité sa sexualité avec son père si Léopold avait été le censeur impitoyable que trop de biographes (et de cinéastes) ont voulu nous vendre ?
Cette image austère et crispée que Forman - et tant d’autres - ont voulu donner de Léopold montre donc une méconnaissance profonde des lettres du père et du fils mais surtout des structures familiales au XVIIIème siècle. A cette époque-là en effet un père de famille décidait absolument de tout : de la religion, du métier et même des « promis » de ses enfants. On n’était d’ailleurs majeur qu’à la mort de ses parents. Le court dialogue entre Joseph II et Mozart que montre le film de Forman : « excusez-moi, mais quel âge avez vous ? »  - « 26 ans, sire »  – « eh bien, en ce cas, je vous conseille vivement d’épouser cette charmante jeune viennoise et de rester ici avec nous » est doublement absurde. D’une part parce que l’empereur d’Autriche avait d’autres chats à fouetter qu’à gérer la vie sentimentale de Mozart et d’autre part parce qu’à 26 ans, nul ne se mariait sans autorisation paternelle. La question ne se posait même pas.

Or que va faire Mozart ? : démissionner de son poste – ce que personne ne faisait en ce temps-là - contre l’avis de son père, puis épouser Constance toujours sans son autorisation – un accord qui arrivera le lendemain de la cérémonie, huit mois après que Mozart l’eut sollicité. Et tout cela sans se brouiller le moins du monde avec Léopold, réitérant même à son père tout son respect et tout son amour. Car si le père et le fils entrèrent effectivement en désaccord sur le choix de carrière que Wolfgang venait de faire  - s’installer à Vienne sans poste fixe ni protecteur assuré -, si Léopold ne fut pas enchanté (doux euphémisme) de voir son fils épouser Constance, les deux hommes ne furent jamais fâchés.
Lettre à Léopold du 19 mai 1781 : « Je ne peux me remettre de mon étonnement, et je ne le pourrai jamais si vous continuez à penser et à écrire ainsi : je dois avouer qu’à aucune phrase de votre lettre, je ne reconnais mon père ! – un père certes, mais pas le meilleur, le plus affectueux, le plus soucieux de son honneur et de celui de ses enfants ! En un mot, pas mon père ! ».

Après une telle réponse, Léopold ne pouvait que s’incliner et faire bloc avec son fils. Lettre du 10 août 1781 à l’éditeur Breitkopf de Leipzig : « En ce qui concerne mon fils, il n’est plus au service de notre Cour (celle de Salzbourg). Lorsque nous étions à Munich, le prince l’a appelé à Vienne, où il se trouvait. Toutefois, comme sa Grâce Princière y a extraordinairement mal traité mon fils et que, par ailleurs, la plus haute noblesse lui témoignait les plus grands honneurs, ils l’ont facilement persuadé de quitter son poste au misérable salaire, et de rester à Vienne ».
En quittant Salzbourg, Mozart ne fuyait donc pas Léopold mais Colloredo. La preuve ? Elle se trouve dans une lettre à sa sœur du 18 août 1784, dans laquelle Wolfgang félicite Nannerl de son proche mariage : « Ma femme et moi te souhaitons tout le bonheur et le contentement possible à l’occasion de ton changement d’état ; nous sommes surtout désolés pour notre cher père, qui va devoir vivre seul désormais. Mais si j’étais à la place de mon père, je demanderais à l’Archevêque (après tant d’années de service !) de me mettre à la retraite (Léopold avait 65 ans au mariage de Nannerl) et une fois ma pension accordée, je partirais chez ma fille et je vivrais tranquillement là-bas ; si l’Archevêque refuse, je demanderais mon congé et j’irais chez mon fils à Vienne, c’est ce que je lui ai écrit aujourd’hui même, et je te demande avant tout de t’efforcer de le persuader de faire cela ».
Forman se moque également de nous quand il présente la venue de Léopold à Vienne comme une arrivée surprise, avec pour raison inavouée de surveiller un fils que le patriarche accuse d’emblée d’avoir des dettes ; ce qui n’était pas le cas en 1785, Wolfgang et Constance employant même un valet et une cuisinière qu’ils garderont, dèche ou pas, tout au long de leur vie commune.
Pour venir passer quatre mois à Vienne, Léopold Mozart avait en fait sollicité de Colloredo un congé sans solde - ce qui, connaissant l’Archevêque, n’avait pas dû se faire sans mal. Il était en outre accompagné de Marchand, l’un des ses élèves violoniste. Pendant son séjour, Léopold, parrainé par son fils, entrera même en franc-maçonnerie dans la même loge que Wolfgang. Une chose qui, elle non plus, ne s’improvisait pas, dont « Amadeus » se garde bien de faire mention et qui montre que les deux hommes avaient préparé de longue date ce séjour viennois, tout en partageant les même idéaux humanistes et, peut-être, (car aucun document ne l’atteste) les mêmes idées politiques.
Léopold profita d’ailleurs pleinement de chaque minute passée dans la capitale autrichienne. Lettre à Nannerl du 16 février 1785 : « Le dimanche soir, ton frère joua un magnifique concerto. Je n’étais éloigné que de deux loges de la belle princesse du Wurtemberg, et j’eus la joie d’entendre si parfaitement tous les instruments que les larmes me vinrent aux yeux de plaisir. Lorsque ton frère eut fini, l’empereur, le chapeau à la main, lui fit signe et cria « bravo, Mozart ! ».
Le départ de Vienne de Mozart-père ne fut donc pas motivé par une querelle avec Constance – comment une épouse, au XVIIIème siècle, aurait-elle élevé la voix contre son beau-père ? - mais par la fin de son congé. Et le retour à Salzbourg fut très dur pour Léopold, d’autant plus que sa fille, enfin mariée, ne vivait plus avec lui. Lettre à Nannerl du 27 mai 1785 : « Je ne peux nier que le temps me semble très long. Car j’ai été, pendant quatre mois,  sans cesse entouré de monde…et où aller à présent ? Je ne sais si je suis trop intelligent pour la plupart des gens, ou bien si ce sont eux qui sont trop sots pour moi ! ». La prison salzbourgeoise s’est donc refermée pour toujours sur Léopold et Wolfgang, qui ne pouvait pas se permettre de quitter Vienne où vivaient ses élèves (sa source quasi unique de revenus) ne devait jamais revoir son père – mort en mai 1787.
Le sommet du tripatouillage historique à charge – toujours contre ce pauvre Léopold - est tout de même atteint, dans « Amadeus », par la célèbre scène du Carnaval de Vienne, pourtant si belle à regarder et à écouter, où Mozart, Constance et Léopold se rendent à un bal masqué (une « Redoute », comme on disait alors). Constance, qui a perdu au jeu des chaises musicales, se voit très vite donner un gage : « montrez vos jambes ! » - ce qui était assez coquin au XVIIIème siècle quand dévoiler généreusement sa poitrine ne l’était pas. Constance s’exécute, Wolfgang rit de bon cœur tandis que Léopold est ulcéré et veut quitter la pièce.
La vérité est bien différente : Constance a effectivement participé à une Redoute mais à l’époque de ses fiançailles et en compagnie de quelques amies ; et surtout sans Wolfgang ni Léopold ! Elle a bien eu un gage, qui a consisté à se laisser mesurer les mollets avec un ruban par un « chapeau » (c’est à dire par un bourgeois installé). L’épisode nous est connu grâce à une lettre de Mozart qui, furieux, n’admet pas que sa fiancée se soit ainsi comportée. C’est lui, et non son père, qui prend très mal une plaisanterie pourtant courante pendant le Carnaval – toujours synonyme de défoulement.
Extraits de la lettre à Constance du 19 avril 1782 : « je vous prie encore une fois de bien réfléchir à la cause de cette malheureuse affaire et de bien peser pourquoi j’ai critiqué votre fâcheuse inconscience qui vous faisait raconter à vos sœurs – et en ma présence !– que vous vous étiez fait mesurer les mollets par un chapeau…Une femme qui tient à son honneur ne fait pas cela. La      maxime qui tient à ce qu’on fasse comme les autres quand on est en compagnie est fort bonne, mais il faut considérer tous les aspects de la question… Si la baronne se l’est également fait faire, c’est tout autre chose car elle est déjà une femme sur le retour (qui ne saurait plus aguicher)… Si vous n’avez pas pu résister à l’envie de faire comme les autres, vous auriez dû prendre le ruban, au nom de Dieu, et vous mesurer vous-même les mollets ! »
Mozart n’avait donc rien du fiancé « partageux » et le malheureux Léopold fut absolument innocent de cette « Affaire des mollets » qui faillit brouiller pour de bon son fils et Constance ! Quant à la fameuse « liberté des moeurs » censée régner à Vienne au XVIIIème siècle et dont se gargarisent tant de livres, ce n’est qu’une fable de plus.

Puisque nous en sommes à cette scène du Carnaval, dénonçons deux autres graves distorsions de la vérité, préjudiciables cette fois à l’image de Mozart : lorsque quelqu’un lui demande – car il doit lui aussi exécuter un gage – de jouer à la manière de Gluck, il refuse avec mépris en qualifiant ce compositeur de « mortel ». Or Mozart appréciait la musique de Gluck, au point d’en inclure des extraits dans ses « Noces de Figaro ». « Jouez Haendel ?» - « J’ai horreur de sa manière ! » est une autre énormité. Mozart admirait en effet sincèrement la musique de ce compositeur découvert à Londres lors de sa grande tournée européenne, alors qu’il n’avait que huit ans, au point, le 6 mars 1789, de diriger à Vienne son propre arrangement du « Messie » - réalisé pour une soirée privée, à la demande de son ami van Swieten. Pauvre Mozart : Shaffer et Forman le voulaient arrogant et méprisant ? Arrogant et méprisant ils l’ont montré ! Sans vergogne, et au prix de mensonges qui, personnellement, me dérangent beaucoup car ils donnent une image fausse de ce compositeur que j’ai fini par considérer comme un ami.

Pour en finir avec les rapports entre Mozart et Léopold, je voudrais rappeler que le « meurtre du père » est une notion freudienne, qui date de la fin du XIXème siècle : à l’époque de Mozart, la psychanalyse n’ayant pas encore exercé ses ravages, on n’avait pas besoin de « tuer » symboliquement son père pour s’affirmer. C’est même le contraire qui s’est produit pour Mozart : la mort de Léopold, le 28 mai 1787, ouvrit devant lui un gouffre béant. Car c’est un an après la perte de son unique mentor, de l’être qui le connaissait le mieux, de son véritable alter ego que Wolfgang commença à emprunter de grosses sommes d’argent à un riche frère de loge, ralentit considérablement le rythme de ses compositions pour finir, pendant une année entière (l’année 1790), par ne plus rien écrire du tout - mis à part la musique « alimentaire » destinée aux bals de la cour, à laquelle il n’accordait guère d’importance.

Une période de deuil intense, qui durera jusqu’au début de 1791.

« Il sursauta, regarda vers l’orchestre et me vit »

Il y a, dans « Amadeus », une séquence qui a beaucoup impressionné le public : on y voit Mozart qui, pendant une représentation de « La Flûte enchantée », tient le glockenspiel (un petit clavier imitant les sons du métallophone dont le chanteur fait mine de jouer), pendant l’air de Papageno. Le compositeur a un brusque malaise, porte les mains à ses reins et s’évanouit pendant la représentation. Salieri, qui se trouvait là, le ramène alors chez lui. Et le pauvre Schikaneder, qui n’est plus doublé par le clavier, frappe plusieurs fois à vide sur un instrument désormais muet et cherche à comprendre ce qui se passe en lorgnant vers la fosse d’orchestre.
Je suis une fois de plus impressionnée de voir à quel point Shaffer et Forman étaient bien informés des faits réels, et surtout à quel point ils n’ont pas hésité à les défigurer pour servir leur propos. Car si Schikaneder s’est effectivement trouvé en difficulté pendant une représentation de « La Flûte », voici ce qui s’est réellement passé.
 Lettre de Mozart à Constance des 8 et 9 octobre 1791 : « Je ne suis allé à l’orchestre qu’au moment de l’air de Papageno avec le glockenspiel, car j’avais envie de le jouer moi-même aujourd’hui. Par plaisanterie, j’ai fait un arpège à un moment où Schikaneder marquait une pause. Il sursauta, regarda vers l’orchestre et me vit. Lorsque cela revint une deuxième fois, je ne fis pas d’arpège – il s’arrêta alors et ne voulut pas continuer. Je devinai ses pensées et fis à nouveau un accord : alors il frappa sur son glockenspiel et lui cria  « ferme-là » ; Tout le monde se mit à rire et je crois que nombreux sont ceux qui ont découvert, par cette plaisanterie, que ce n’était pas lui qui jouait de cet instrument ».
Loin d’être souffrant donc, début octobre 1791, Mozart était tous les soirs au théâtre et s’y amusait visiblement beaucoup. Quant à la présence de Salieri dans la salle, elle n’est pas du tout imaginaire, ce sont juste les raisons de cette présence qui sont en totale contradiction avec celles que nous montre le film.

Lettre à Constance du 14 octobre 1791 - la dernière que nous ayons de Mozart : « À six heures, je suis passé en voiture prendre Salieri et la Cavalieri et je les ai accompagnés à la loge. Tu ne peux pas imaginer combien les deux ont été aimables ; comme non seulement la musique, mais également le livret et tout ensemble, leur ont plu. Ils disent tous deux que c’est un opéra digne d’être interprété dans les plus grandes festivités, devant le plus grand des monarques ».
Mozart et Salieri, encore rivaux en 1790 - l’Italien obtint que Mozart ne soit pas invité au sacre du nouvel empereur Léopold II à Francfort -, étaient apparemment réconciliés un an plus tard, pour une raison que personne, à ce jour, n’a jamais comprise. Mais ce n’est pourtant pas lui qui a dit à Mozart : « Je vous jure, devant Dieu, vous êtes le plus grand compositeur qui ait jamais vécu » ; c’est Joseph Haydn (1732-1809) qui parla en ces termes élogieux de Wolfgang à Léopold Mozart, de passage à Vienne.

Salieri, chez Forman toujours, propose alors à un Mozart visiblement au bout du rouleau (sans que le film n’explique pourquoi) de l’aider à achever son « Requiem ». Nous verrons bientôt qu’il n’en fut rien mais un détail de leur conversation mérite d’être relevé et surtout corrigé. Mozart remercie Salieri de s’être dérangé pour assister à son dernier opéra, dont il minimise la valeur en disant que « ce n’est qu’un vaudeville » ! Or « La Flûte enchantée » avait aux yeux de Mozart une importance capitale ; il avait largement participé à l’écriture de son livret et se rendit au théâtre aussi longtemps que sa santé le lui permit, c’est à dire jusqu’à la fin du mois de novembre 1791. Mozart était très heureux du triomphe obtenu, soir après soir, par ce singspiel qui était un peu le résumé de son histoire - car il est à la fois Tamino, Papageno et même Pamina (dans son grand air de désespoir) ; cet ultime opéra était également la vitrine d’idéaux et de rituels maçonniques plus que jamais les siens.
Lettre à Constance des 8 et 9 octobre 1791 : « C’est avec la plus grande joie que j’ai trouvé ta lettre à mon retour de l’opéra. Bien que le samedi soit un mauvais jour car c’est un jour de courrier, l’opéra a été donné dans un théâtre comble, et avec un succès et les bis habituels. Mais ce qui me fait le plus plaisir, c’est le succès silencieux. On sent bien que la cote de cet opéra ne cesse de monter ».
Mozart voyait juste : « La Flûte enchantée » fut jouée 24 soirs d’affilée, et à guichets fermés, rien que pendant le mois d’octobre 1791.

Deux jours avant sa mort, le compositeur exprima même le regret de ne pas pouvoir entendre, une dernière fois, le premier air de « son Papageno ». Un ami chanteur s’exécuta alors en s’accompagnant au piano et, aux dires de Sophie, « Wolfgang en eut l’air très heureux ».